Contexte
La crise financière de 2008 a mis en exergue les limites et faiblesses des systèmes bancaires traditionnels. Elle a drastiquement asséché les marchés du financement classique (banques, bourses), privant les entreprises, notamment les petites et moyennes entreprises (PME), d’une source de financement essentielle.
Cette crise, conjuguée aux effets néfastes de la pandémie du Covid-19 et de la guerre de l’Ukraine, a conduit les opérateurs économiques à rechercher des alternatives de financement telles que le financement participatif (crowdfunding), le capital-risque, les business angels, ainsi que d’autres formes de financement innovantes telles que le crédit-bail (leasing) et l’affacturage (factoring) qui est au centre de notre propos.
Ce contexte d’émergence des financements alternatifs est aussi marqué par l’avènement des technologies numériques et des plateformes en ligne qui facilitent la mise en relation entre investisseurs et entreprises.
Problématique et objectifs
Dans une perspective pédagogique, ce document vise à contribuer à la diffusion d’une technique financière très peu abordée en dehors du cercle restreint du milieu bancaire et financier. Il met ensuite en lumière les caractéristiques de l’affacturage et son fonctionnement, ainsi que le rôle de catalyseur qu’il pourrait jouer dans le développement économique des PME.
Dans cette optique, cette étude vise l’objectif de toucher un public aussi large que possible, en particulier les entreprises en phase de développement. Un autre objectif assigné à cette étude est de donner à ce même public d’entreprises les rudiments de connaissances d’un outil de financement de leur cycle d’exploitation, dont le faible niveau d’adoption et la lenteur dans le décollage restent imputables, entre autres, à un manque de dynamisme de notre tissu économique, un nombre limité d’entreprises d’affacturage, un environnement économique peu incitatif à son développement, et à un déficit de visibilité dont souffrent souvent les systèmes innovants encore à leurs balbutiements, comme c’est le cas dans notre écosystème.
Définition et historique de l’affacturage
L’affacturage (factoring) est un instrument financier qui permet à une entreprise disposant d’un portefeuille de clients de céder à un établissement tiers (factor) tout ou partie de ses créances, moyennant une rétribution (escompte) à verser au factor, en échange d’un règlement avant les échéances des dites factures, afin d’améliorer sa trésorerie et sa liquidité. Le factor se charge ensuite de recouvrer les créances auprès des clients de l’entreprise.
Les premières traces de l’affacturage remontent à plusieurs millénaires, à l’époque où les marchands de l’Antiquité (Mésopotamie, Egypte) pratiquaient le crédit et recouraient au système de cession des créances. Les formes primitives de l’affacturage émergent au Moyen Age à travers l’usage, par les commerçants européens, des contrats de vente à terme qui permettent aux créanciers d’avoir rapidement du cash, en cédant leurs créances à d’autres commerçants.
Dans sa forme moderne, l’affacturage a fait son apparition au 19eme siècle sous l’impulsion de la révolution industrielle et du développement du commerce, avant de connaitre un essor spectaculaire aux Etats-Unis et au Royaume-Uni dans les années 1970.
Ce développement a été impulsé (catalysé) par la complexification des cycles de trésorerie que les entreprises sont appelées à gérer. En d’autres termes, les entreprises font de plus en plus face à des défis dans la gestion de leur liquidité et de leurs flux de trésorerie, compte tenu de l’allongement des délais de paiement accordés aux clients ; la saisonnalité des ventes appelant à une gestion proactive des flux de trésorerie pour maintenir une liquidité suffisante pendant les périodes de faibles ventes. A cela s’ajoutent : la recherche de compétitivité à travers des programmes de recherche et développement (lancement de nouveaux produits) qui nécessitent des sorties de trésorerie importantes; les fluctuations économiques (croissance, récession) pouvant impacter la trésorerie; et enfin la mondialisation des chaines d’approvisionnement qui induisent des délais et des incertitudes dans les paiements des fournisseurs.
La pratique de l’affacturage s’est développée au fil des années. Elle s’est répandue au-delà des pays occidentaux, notamment en Afrique où elle connait un essor progressif avec toutefois des disparités géographiques considérables. Selon les statistiques fournies par ACBF et AFREXIMBANK en 2021 in « L’affacturage pour soutenir le commerce en Afrique », le marché de l’affacturage est encore dominé par quelques pays : l’Afrique du Sud avec 85% de part, le Maroc (10%), l’Égypte (3%), Maurice et la Tunisie avaient chacun une part de 1% en 2019.
Au Congo, l’adoption de ce dispositif de financement est encore à peine perceptible et son succès mitigé. A notre connaissance, à ce jour une seule institution financière (La Banque Postale du Congo), pionnière dans le domaine, offre ce produit. La loi N°54‐2021 du 31 décembre 2021 régissant l’activité d’affacturage en République du Congo consacre l’activité d’affacturage comme un instrument de financement court terme de l’économie. Au sens de cette loi, l’affacturage est exercé par les établissements de crédit et les établissements de micro finance. Cette activité est régie par les réglementations des instances régionales (CEMAC, BEAC, COBAC).
Les sociétés d’affacturage étant destinées à apporter du financement aux entreprises, elles sont soumises à des exigences de fonds propres, de liquidité et de contrôle interne. Leur rémunération se compose d’une commission d’affacturage qui couvre le service de garantie en cas d’impayés et la gestion du poste client; d’une commission de financement représentant la rémunération de l’avance de fonds faite en contre partie de la cession des créances ; et d’autres types de commission.
Comment fonctionne l’affacturage ?
L’affacturage met en relation un fournisseur (le cédant), un établissement financier (l’affactureur ou le factor), un client (débiteur). Il marche de la manière suivante : un client passe commande d’un produit ou d’une prestation auprès d’une entreprise qui le livre à crédit, le délai de paiement convenu est 90 jours.
L’entreprise (le cédant) s’informe auprès de l’affactureur (factor) sur les modalités d’attribution d’une ligne de garantie et de couverture contre le risque d’insolvabilité. Elle transfert au factor toutes les factures cédées. Ce dernier avance le montant des factures sous 24 ou 48 heures ouvrées.
Le factor relance le client pendant la durée de la créance, voire au-delà, jusqu’au règlement de toutes les factures dues.
De façon générale, l’affacturage s’applique difficilement à des entreprises de certains secteurs d’activités, car leurs caractéristiques spécifiques peuvent limiter l’application de l’affacturage comme solution de financement. Il s’agit notamment des secteurs utilisant des stocks très importants (automobile), des cycles d’exploitation longs (industries, BTP), une facturation complexe (conseil, ingénierie) et des secteurs à forte saisonnalité (tourisme, hôtellerie).
Cependant, dans l’affacturage classique, le factor ne garantit pas toujours le paiement des factures du cédant en cas de défaillance du client de ce dernier. Cela dépend du type de contrat d’affacturage choisi par les parties. En effet, il existe deux types de contrats d’affacturage que l’entreprise choisit en fonction de sa tolérance au risque :
L’affacturage sans recours : dans ce cas, le factor s’engage à offrir une protection complète au cédant en cas d’insolvabilité du client, et il ne peut se retourner vers le cédant pour réclamer le règlement des volumes de factures impayées en cas de défaut du client ;
L’affacturage avec recours : l’entreprise reste tenue de rembourser au factor les factures impayées du fait de la défaillance du client. Dans cette situation, la transaction passe de l’affacturage à un prêt, étant donné que le fournisseur aurait déjà reçu l’argent au moment de la transaction de l’affacturage.
Quels sont les différents types d’affacturage ?
Les différents types d’affacturage sont les suivants : l’affacturage classique, l’affacturage confidentiel, l’affacturage à but déconsolidant et l’affacturage inversé.
L’affacturage classique comprend les trois services évoqués ci-haut à savoir : le financement, la garantie et la gestion du poste client.
L’affacturage confidentiel est réservé à des entreprises d’un profil particulier, notamment les entreprises à forte croissance qui peuvent avoir besoin de liquidité rapidement pour financer leur expansion en toute discrétion; des entreprises B2B (Business to Business) qui vendent à d’autres entreprises, car perçues comme de bons candidats à l’affacturage confidentiel compte tenu du volume important de leurs créances; les entreprises détenant des créances
de qualité, avec un niveau de risque de contrepartie très faible, dont les clients sont des entreprises réputées solides ; etc.
Dans ce cas de figure, le client de l’entreprise (le débiteur) n’est pas tenu d’être informé de la cession par son fournisseur de ses factures à l’affactureur. Tout au plus, le fournisseur lui indique-t-il un numéro de compte sur lequel seront versés ses paiements. Ce compte peut être au nom de l’entreprise mais entièrement contrôlé par l’affactureur.
L’affacturage à but déconsolidant peut être confidentiel ou pas. Il permet au cédant, une fois le contrat d’affacturage signé, de sortir de son bilan l’ensemble des factures cédées à l’affactureur, après validation du commissaire aux comptes. Ainsi, le besoin en fond de roulement (BFR) s’en trouve considérablement réduit, la trésorerie améliorée, comme cela se passe par exemple dans la grande distribution qui vend cash, bénéficie des délais de paiements accommodants de ses fournisseurs, et dégage une trésorerie abondante. L’entreprise peut donc financer ses opérations courantes ou investir dans de nouveaux projets. En outre, un tel allègement du bilan améliore des ratios financiers tels que le ratio d’endettement ou le ratio de liquidité. Le retrait du bilan des créances clients permet également de donner une image favorable de la santé financière de l’entreprise auprès des investisseurs et des banques.
L’affacturage inversé (AI) appartient à la famille des financements de la chaîne d’approvisionnement (FCA). Il n’est pas un affacturage pour le poste client mais pour le poste fournisseur. Il est aussi un outil d’amélioration de la trésorerie à court terme. Il facilite la gestion des factures ainsi que les rapports de l’entreprise avec ses fournisseurs. Une alternative au crédit court terme.
L’AI est une méthode de financement initiée par l’acheteur, une PME ou une grande entreprise. Celle-ci négocie pour ses fournisseurs, auprès de l’affactureur, des conditions de financement de leurs créances à des taux compétitifs. La crédibilité et la solvabilité de l’acheteur sert en quelque sorte de caution morale en faveur de son fournisseur auprès de l’affactureur. En contrepartie de quoi, l’entreprise ou l’acheteur sécurise ses commandes, soigne ses relations avec ses fournisseurs les plus importants.
L’affactureur, dans le cas de l’AI, peut être une banque, une institution financière non bancaire. Des entreprises technologiques fournissant des services financiers, comme les Fintech, offrent de plus en plus des services d’affacturage inversé.
En quoi l’affacturage diffère-t-il des crédits et découverts bancaires ?
Le principal avantage de l’affacturage par rapport au découvert bancaire repose à la fois sur la flexibilité des solutions qu’il offre pour améliorer la trésorerie, ainsi que la couverture contre le risque de contrepartie. Autrement dit, au-delà de la charge administrative dont il déleste le cédant en ce qui concerne la gestion du poste client, l’affacturage permet une meilleure gestion de la trésorerie sur la durée du fait de la prévisibilité des flux de trésorerie attendus de l’affactureur. Aussi, l’affactureur apporte-t-il son appui financier au cédant indépendamment de sa situation financière et de son rating. Ce qui lui importe, c’est la qualité
du portefeuille clients détenu par ce dernier ou la solvabilité de ses clients. Une approche qui est aux antipodes des pratiques bancaires en matière de facilité de caisse (découvert).
Cependant, à la différence de l’affacturage que l’on souscrit en fonction du risque des comptes clients plutôt que du profil du risque personnel de l’emprunteur, les prêts tels que les crédits sont accordés avec en contrepartie des immobilisations utilisées comme garantie. Autrement dit, un autre attribut de l’affacturage est qu’il est une simple cession d’actifs (court terme) sans avoir besoin de créer un passif pour l’entreprise qui le souscrit. En outre, comme le crédit, le découvert est une facilité bancaire qui pourrait être plus cher que l’affacturage en termes d’intérêts et de frais. Quoi que rapide également, le découvert est plafonné en fonction de la situation financière du client, de l’historique des mouvements de son compte, et il est soumis à des conditions de renouvellement.
Par ailleurs, l’affacturage offre un ‘’bouquet’’ de services qu’on pourrait recevoir de trois prestataires distincts. Il s’agit notamment du financement de l’exploitation du cédant sous 24 ou 48 heures, gage d’une entrée de flux de trésorerie; de la garantie assimilable à une assurance contre le risque d’insolvabilité des débiteurs du cédant ; et de la gestion du recouvrement des créances qui représente un métier à part entière. Ainsi, le dirigeant d’une entreprise qui prend des solutions d’affacturage se concentre davantage sur ses activités principales, plutôt que de consacrer du temps à résoudre des problèmes de recouvrement, de négociations des lignes de facilités bancaires.
De plus, l’utilisation du système d’affacturage permet de préserver la relation clientèle pour une entreprise ayant de gros débiteurs.
Conclusion
Le service d’affacturage est présenté comme une option de financement méconnue mais bénéfique pour les entreprises, permettant d’améliorer leur trésorerie et de réduire les délais de paiement. Il influence également la relation entre l’entreprise et ses clients en termes de solvabilité et de gestion des créances.
Bien qu’il offre des avantages, tels que la concentration sur le développement de l’entreprise, il comporte aussi des inconvénients, comme la dépendance à un tiers et les coûts qui lui sont associés. Le choix d’un partenaire d’affacturage doit se faire en tenant compte de critères tels que la réputation et la flexibilité des contrats.
La réglementation joue un rôle important dans le développement de ce service, tout comme la digitalisation qui facilite les transactions.
Les perspectives d’avenir pour l’affacturage sont prometteuses, avec une prévision d’atteindre 50 milliards de dollars d’ici 2025 en Afrique, notamment grâce à l’émergence de petites sociétés d’affacturage. L’évolution de son marché sera influencée par celle des technologies numériques et les changements dans le comportement des entreprises (cf. étude ACBF, infra.). Le Congo a un rôle à jouer et sa part à prendre dans cet immense marché. Faute de quoi, la dynamique enclenchée via cet instrument de commerce, en vue d’ accélérer la mise en oeuvre de la Zone de Libre Echange Continental Africaine (ZLECAF), lui échapperait !
Sources documentaires
L’affacturage comme catalyseur du développement des petites et moyennes entreprises et du commerce intra-africain.
Fondation pour le Renforcement des Capacités en Afrique(ACBF), 2023 ;
Droit de l’affacturage. Présentation d’une technique de financement mal connue.
Jérôme Lasserre Capdeville et Kevin Magnier-Merran, RB Edition, 2022 ;
L’affacturage en quelques mots…
Association Française des Sociétés Financières, www.asf-france.com;
Le référentiel des financements des entreprises. L’affacturage.
Banque de France, www.banque-France.fr ;
Affacturage, une solution dédiée aux professionnels et aux entrepreneurs.
BNP Paris Bas, www.bnpparisbas.fr.
Aurélien Damase BOUITHY-TCHIGNOUMBA
BT INTEGRAL CONSULTING (BTIC)
Mai 2025
